LE PREMIER FORUM DES DIASPORAS AFRICAINES EN FRANCE : TABLE RONDE SUR L'ECONOMIE

Publié le par Nouvelle Dynamique

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LE PREMIER FORUM DES DIASPORAS AFRICAINES EN FRANCE, SAMEDI 10 MAI 2014 A LA BELLEVILLOISE A PARIS.


Intervention d'Emmanuel Nkunzumwami à la table ronde sur l'économie.

Les diasporas africaines peuvent puiser les expériences et les savoir-faire dans d'immenses ressources des pays industrialisés de l’Occident (Union européenne et Amérique du nord) au service de l’Afrique. Cinq domaines des savoirs et des savoir-faire technologiques sont transférables :

1°- Le Savoir-faire technologique et industriel : C’est un continuum de savoirs et des innovations qui s’est accéléré au cours des 19ème et 20ème siècles, autant en Europe occidentale qu’aux États-Unis et au Canada qui en constituent des prolongements culturels historiques. C’est ce gisement de savoir-faire, des savoirs, des connaissances et des innovations que les acteurs économiques des pays émergents ont capté à leur profit et qui fait la fortune de la Chine, de l’Inde, du Brésil, et tous les autres pays émergents qui appliquent ces connaissances acquises en Occident dans l’exploitation des ressources en Afrique. Les acteurs majeurs des pays émergents se sont alors approprié les savoir-faire technologiques occidentaux. Ils puisent des matières brutes en Afrique, les transforment dans leurs pays et vendent les produits finis en Occident et en Afrique. Ils se développent ainsi. Pourquoi les Africains ne transformeraient-ils pas eux-mêmes, chez eux et pour eux, une partie de leurs ressources naturelles ?


2°- La Maîtrise de l’espace et de l’urbanisation : L’industrialisation en Europe et en Amérique du nord s’est accompagnée de la maitrise de l’aménagement des territoires, des espaces urbains, des espaces ruraux et des équipements collectifs publics. Le dimensionnement des espaces urbains, les plans d'urbanisation, la création des emplois et des activités, les complémentarités entre "espaces ruraux" et "espaces urbains", les équipements médicaux et sanitaires, le traitement des déchets, les transports, les aménagements industriels, les déconcentrations des zones urbaines et la création des pôles économiques régionaux... font partie des contraintes des dirigeants pour créer des espaces urbains avec maîtrise et une meilleure gestion des ressources. L’Afrique a besoin de ces savoirs pour les appliquer avec discernement et intelligence à ses contextes géographiques et culturels. Les diasporas africaines ont pleinement leur rôle à jouer car elles vivent, souvent alternativement, dans ces espaces en Europe et en Afrique pour mieux les comprendre et proposer des modèles adaptés à leur développement.

3°- La Maturité et l’expérience du développement : Les pays européens et d’Amérique du nord ont développé et enrichi l’usage partagé des moyens sanitaires et médicaux ; ils ont amélioré les processus de productions alimentaires et la qualité de l’alimentation pour prévenir toutes formes de famine et de malnutrition. Ils ont inventé et développé les infrastructures de communication (aérienne, ferroviaire, autoroutière, fluviale), ainsi que les technologies des télécommunications et de l’information. Le niveau d’éducation et de la recherche assure l’expertise dans de nombreux domaines, et il est accessible à un grand nombre pour les progrès technologique, économique, social et culturel. L'éducation des Jeunes en Afrique (éducation scolaire, formation professionnelle, innovation avec de jeunes chercheurs, création et mise en réseau de véritables centres
industriels de recherche et de développement) est l'un des plus importants piliers pour bâtir durablement le progrès en Afrique. Les diasporas africaines possèdent les compétences et les connaissances. Elles doivent maintenant les mettre à la disposition du continent au bénéfice de ses peuples.


4°- La Capacité et la stratégie de gestion des investissements de développement : La crise internationale qui secoue les économies dans le monde n’empêche pas les nations industrialisées de poursuivre leur croissance grâce aux innovations multiples. La recherche et l’innovation technologique et industrielle, le choix des allocations d’investissements productifs à moyen et long terme, l’optimisation des productions industrielles, la capacité de négociation et de projection à l’international s'inscrivent dans les choix stratégiques des nations. Aussi, selon les ambitions des grands pays industrialisés (Allemagne, Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Japon, Canada, etc.), ils peuvent tirer profit jusqu’à 188 milliards d’euros d’excédents commerciaux pour l’Allemagne en 2013 ou accuser structurellement les déficits jusqu’à 65 milliards d’euros la même année pour
la France. La progression du pouvoir d’achat pour la consommation ; la capacité, la qualité des installations et le niveau des investissements pour améliorer la production ; le développement et l'entretien des infrastructures de communication, sont autant d’expériences utiles à l’Afrique. Acteurs économiques des diasporas, dirigeants assis devant les caisses publiques, investisseurs africains et occidentaux, l'Afrique a besoin de vos compétences et de votre intelligence pour faire fructifier ses ressources.


5°- La gestion de la sécurité publique, de la bonne gouvernance et de l’État de droit : les pays européens ont franchi le cap des guerres civiles, des coups d’État, des conflits inter-États, grâce notamment à la création et le développement de l’Union européenne. En Europe occidentale, les démocraties politiques sont « mûres » et les alternances au pouvoir s’effectuent par la volonté des peuples, sans heurts et sans manifestations violentes des perdants aux élections. Les forces militaires, de gendarmerie et de police sont soumises au pouvoir exécutif, exercé par un président ou par un chef de gouvernement (pour les monarchies) élu au suffrage universel. Le pouvoir législatif est réel, et il obéit aux règles démocratiques d’alternance à travers des élections libres et transparentes. Enfin, l’autorité judiciaire est indépendante (du moins dans l’esprit des textes constitutionnels et des lois), et elle assure le contrôle de la régularité et de la conformité de tous les citoyens aux lois de la nation. Même si elle est inique pour certains Noirs qu'elle condamne sans discernement au seul fait d'être Noirs, présumés coupables et contraints de prouver leur innocence (alors que pour les autres, tout citoyen est présumé innocent et il appartient à la justice de prouver sa culpabilité), l'autorité judiciaire s'exerce. Une raison de plus pour que les Africains construisent leurs États afin qu'ils deviennent des boucliers de protection sur le droit des Africains à recouvrer le respect, la dignité et la respectabilité dans un monde qui les méprise. Africains des diasporas en France, en Europe et en Amérique du nord, levez-vous et allez rebâtir l'Afrique en partenariat avec tous les volontaires qui aiment et croient en l'avenir de ce continent ! Les ressources naturelles et humaines y sont abondamment disponibles. Alors qu’attendez-vous ? La mondialisation n'attendra pas l'Afrique ; au pire, elle l'exploitera.

 

Des solutions africaines existent pour atteindre le développement :

 

1°- Investir massivement dans l’éducation, la formation professionnelle, et la recherche et développement dans tous domaines des savoirs : dans l'industrie, l’agriculture, l'énergie, l’alimentation et la santé.

Relever le taux de scolarisation avec un objectif de 80% d’enfants de moins de 15 ans dans l’éducation scolaire, et viser le taux d’alphabétisation de 90% des personnes de plus de 15 ans à l’horizon 2020 dans toute l’Afrique, devraient constituer une ambition partagée. L'éducation de la jeunesse est le socle du développement économique et social. Former les jeunes à tous les métiers rattachés à la transformation des ressources minières, agricoles, énergétiques et forestières du continent, à tous les niveaux professionnels, du technicien jusqu’aux formations des ingénieurs en Afrique et pour l’Afrique, est un impératif. Développer l’enseignement et la recherche dans la chimie des médicaments, l’agroalimentaire, la production et la distribution de l'énergie, la médecine, le traitement des déchets pour combattre les épidémies, la malnutrition, et promouvoir l’hygiène publique, cela est indispensable pour bâtir un développement durable.

 

2°- Développer les infrastructures de communication (aériennes, ferroviaires, routières, fluviales) et accroître les compétences des experts en partenariat avec les pays développés et en compétition avec les pays émergents qui investissent en Afrique. Il ne peut y avoir de développement sans infrastructures viables irrigant et reliant des étendues des territoires habités, les équipements de transport et leur sécurisation.

 

3°- Investir fortement dans l’aménagement du territoire et la déconcentration des espaces urbains. Les villes africaines sont devenues des cités urbaines entourées de plus de 80% de populations vivant dans les déchetteries, les immondices, et l’insécurité publique, alimentaire, énergétique, sanitaire, médicale, etc. Il convient de déconcentrer les espaces pseudo-urbains en créant de véritables « pôles de développement économique » à travers le pays. Le développement des infrastructures répond à cet objectif. Aucun espace urbain africain ne devrait contenir plus de 20% de la population du pays. Les situations économiques et sociales fragiles ne le permettent pas. Il faut donc déconcentrer les espaces urbains et donner des moyens de développement économique, industriel, social, culturel et médical aux pôles régionaux. L'égalité de traitement des territoires est un objectif de bonne gestion publique.

 

4°- Accroître et organiser la Force de réaction rapide qui concrétise les forces d’attente imaginées par l’Union africaine pour intervenir dans des conflits, l’insécurité ou combattre le terrorisme en Afrique. La crise qui s'est installée durablement au Mali, les révolutions violentes dans les pays du Maghreb (la révolution en Tunisie, une guerre civile qui s'éternise en Libye, les conflits majeurs en Egypte), la tragédie en Centrafrique, et l’insécurité au Nigéria due à Boko Haram (interdiction de l’enseignement occidental en Afrique) indiquent la faiblesse structurelle du continent à prévenir et à combattre ses propres crises endogènes. La France, l'Europe, les Etats-Unis et les Nations-Unies ne peuvent intervenir qu'en appui des capacités africaines. La MISCA en Centrafrique devrait contribuer à la mise en place de ce dispositif pérenne et opérationnel.

 

5°- Investir massivement dans la valorisation des ressources en Afrique pour lutter contre la misère structurelle à travers le continent, en luttant énergiquement contre les prédations (des acteurs économiques nationaux, des dirigeants, et des exploitants extérieurs), les corruptions, les détournements de fonds publics, les pillages organisés, les contrebandes, etc.

-      L’Afrique est une immense terre agricole fertilemais les Africains meurent de faim, de malnutrition et de famine. Les Africains doivent créer et développer des industries de la chaîne agroalimentaire. Ils doivent également opérer les diversifications et améliorer les rendements agricoles. Ce n’est pas un choix, mais un impératif et un devoir.

-      L’Afrique possède d’immenses étendues de forêts avec toutes les espèces de bois rares, mais elles sont exploitées par les compagnies étrangères qui emportent le bois brut vers les pays prédateurs hors du continent. Et les Africains continuent de vivre dans des huttes ou des habitations sommaires, dans des conditions indécentes. A ces étendues de forêts s'ajoutent d'importants parcs des biodiversités animales et végétales ainsi que des richesses naturelles et animales maritimes. Ces ressources constituent des richesses à préserver et à valoriser.

-      L’Afrique est une immense réserve mondiale de ressources énergétiques, elle produit le pétrole et le gaz dans la quasi-totalité des pays mais ne possède pas de raffineries, de compagnies africaines maîtrisant la chaîne industrielle d’exploration-exploitation-transformation-distribution de pétrole ou de gaz. Seules les compagnies américaines, européennes et asiatiques assurent l’essentiel du traitement de ces ressources à leur profit. Les ressources hydrauliques et solaires sont immenses et leur traitement n'est pas délocalisable ; mais moins de 20% des Africains accèdent à l’eau potable et à l’électricité. A quoi servent les dirigeants, si le développement du pays n’est pas leur ambition !

-      L’Afrique est un immense gisement mondial de minerais divers, avec plus de 50% des réserves mondiales de minerais précieux ! Les divers matériaux de l’industrie automobile, aéronautique, informatique, de télécommunications, ainsi que les différents aciers des industries métallurgiques, électrotechniques et de construction de bâtiments et des ouvrages d’art (ponts) sont fabriqués à partir des minerais d’Afrique. Mais les Africains ne fabriquent même pas encore des vélos, ni des poutres d’aciers pour le bâtiment. Elle n'a pas construit de fonderies pour la transformation des minerais en vue de créer de la valeur ajoutée industrielle.

L’Afrique est un continent en forte croissance humaine, un continent jeune avec plus de 30 à 40% de la population de moins de 15 ans selon les pays, hébergeant plus d’un milliard d’humains aujourd’hui. Pendant que les autres continents perdent les populations et vieillissent, l’Afrique se rajeunit et la population augmente pour atteindre 2 milliards d’habitants dans quelques décennies. Seul le développement industriel massif, accompagné du développement de la valorisation des ressources naturelles, culturelles et touristiques du continent, permettra de faire face à l’explosion de cette population. La forte demande de l’emploi et des activités pour les jeunes Africains, de mieux en mieux éduqués et alimentés, pourra provoquer de violentes crises sociales et faire vaciller les pouvoirs. Le développement économique et industriel des pays africains n’est plus une option de l’organisation politique, mais un devoir absolu et immédiat pour survivre face à la pression de la mondialisation. Le réservoir des savoirs et des savoir-faire technologiques est en Occident où les ressortissants de pays émergents sont venus les puiser, se les approprier et développer leurs propres industries. Ces pays sont devenus de nouveaux pays industrialisés, en compétition frontale avec les pays industrialisés occidentaux historiques sur les marchés internationaux. Les pays émergents nous rappellent qu'il n'y a pas de développement solide et durable sans fondations sur l'économie industrielle.

 

Les Africains ont alors le devoir de suivre le même chemin et éviter de devenir à nouveau des victimes d'une forme de commerce triangulaire moderne. Imaginons le triangle où le sommet A est constitué de fournisseurs de ressources ; B pour ceux qui transforment et valorisent ces ressources, et C comprenant ceux qui en consomment les produits finis. Nous avons alors le schéma d'un véritable commerce triangulaire. A : exploitation des ressources naturelles brutes produites par la main-oeuvre ouvrière des Africains à coûts modiques sur le continent. B : transformation, valorisation, développement des savoir-faire, création des emplois qualifiés abondants et des produits manufacturés finis dans les pays émergents à très faibles coûts de revient en Asie. C : exportations et commercialisation des produits finis en Occident aux prix de vente élevés du marché occidental, en vue de réaliser de confortables marges industrielles ; ces ventes produisent d'importantes réserves d'investissement pour les entreprises et de colossales réserves de changes pour les Etats des pays émergents. Retour vers A : importations des produits finis majorés des marges commerciales de l'Occident et d'importantes primes de risques vers l'Afrique. Aussi, les recettes de ventes des ressources naturelles cédées à l'état brut ne peuvent couvrir que 5% à 10% des achats de produits finis issus de ces mêmes matières vendues brutes. Et l'Afrique doit s'endetter pour acheter les produits finis importés et fabriqués à partir de ses propres ressources naturelles. Elle s'enferme ainsi indéfiniment dans un cercle vicieux d'appauvrissement. C'est cette nouvelle chaîne de descente dans la misère qu'il faut briser. Et c'est le devoir absolu des acteurs politiques, économiques et des diasporas africaines en Occident d'engager rapidement et énergiquement le continent sur la rampe montante du développement économique et social. A défaut, ils transformeront leurs pays en de nouvelles colonies des pays émergents.

 

 

emmanuel

 

Emmanuel Nkunzumwami

Analyste politique et économique

Directeur de NERES Conseil

auteur de "Le Partenariat Europe-Afrique dans la mondialisation", Editions L'Harmattan, 2013.

Publié dans emmankunz

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