LE COUPLE FRANCO-ALLEMAND ET L'UNION EUROPEENNE

Publié le par Nouvelle Dynamique

 

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I. Les constats :

 

Il est admis que l’Union européenne s’appuie sur la solidité des principales économies des Etats qui la constituent pour faire face à la concurrence internationale de la mondialisation. Il est également admis que le Royaume-Uni est un Etat très singulier, considéré comme membre dedans-dehors qui s’interroge régulièrement sur sa pérennité au sein de l’Union, que l’Italie et l’Espagne sont des puissances moyennes aux prises avec des difficultés économiques, sociales et financières pour supporter les autres membres, et que les autres économies intermédiaires de l’Europe du Nord ne pourraient pas supporter le poids de l’Union européenne en cas de difficulté de fonctionnement pour sa survie.

 

Il reste alors, le couple franco-allemand comme moteur du développement de l’Union européenne. L’Allemagne sort d’une élection qui a consacré la victoire de la CDU (en fait : l'union CDU-CSU) avec 42% pour Angela Merkel. La Chancelière et l’union CDU-CSU n’ont donc pas eu la majorité pour diriger l’Allemagne seules ; une grande coalition est alors nécessaire pour constituer une majorité de gouvernement. Cinq candidats sont ainsi dans le paysage allemand pour constituer cette coalition : le SPD avec ses 26% est le mieux placé dans la course. Mais en cas de difficulté d’entente sur le programme (car en Allemagne, contrairement en France, on ne négocie pas sur les sièges à se partager pour constituer une majorité de gouvernement, mais sur les éléments fondamentaux des programmes). Die Linke avec ses 9% (équivalent du Front de gauche en France) pourrait prétendre à la place, mais son programme est trop éloigné des positions de la CDU-CSU. Arrive alors le Grünen avec ses 8%. Le programme de sortie du nucléaire, de l'économie verte et de la restructuration des infrastructures pourrait séduire cette union ; la CDU-CSU et le Grünen constitueraient alors la majorité avec plus de 50% des sièges au Bundestag. Mais ce serait compliquer les relations avec le SPD qui dirige la quasi-totalité des Länder et qui compliquerait la tâche au gouvernement fédéral face à la puissance des Länder.  Le FDP pourrait aussi revendiquer ses chances avec ses 5%, mais il ne fait pas le poids dans le paysage politique allemand. Le seul écarté, en raison de ses positions de nationalisme et de protectionisme (sortie de l’euro, fermeture des frontières, préférence allemande, etc.) comparables à celles de l’extrême droite en France, est l’AD (Alternative Deutschland). Quoi qu’il en soit toute coalition entre la CDU-CSU et un parti modéré (centre gauche ou centre droit) favorisera la montée des extrêmes (extrême gauche et extrême droite).  En cela, l’Allemagne et la France partagent la même peine politique de la montée des extrêmes dans des élections locales et des élections européennes. Au cours de la dernière campagne, les revendications sur la hausse des pensions des retraites et des augmentations des bas salaires ont rejoint les préoccupations quotidiennes de Français. Les Allemandes se battent également encore pour occuper les fonctions dans l’administration et réclament le traitement égal avec les hommes alors qu’en France, la loi institue la parité homme-femme dans l’espace politique et dans les emplois publics.

 

Mais les comparaisons s’arrêtent sur ces considérations. Les politiques économiques conduites par les chanceliers allemands depuis le début des années 1990 portent leurs fruits aujourd’hui. L’Allemagne s’est toujours refusée à instituer un SMIC, même si celui-ci s’est invité dans la campagne des législatives de septembre 2013 pour un montant de 8,5€ bruts/heure, alors que le SMIC français atteint aujourd’hui 9,43€ bruts/heure. Et si l’Allemagne adoptait son SMIC, les taux horaires nets français et allemands se rejoindraient autour de 7,35€-7,38€ en raison des prélèvements et de la fiscalité plus souples en Allemagne. Sur les piliers qui soutiennent l’économie (investissement, consommation, production, innovation, commerce extérieur) le choix allemand de l’économie industrielle porte ses fruits. Le commerce extérieur dégagera environ 200 milliards d’euros d’excédent alors que celui de la France reste chroniquement déficitaire à hauteur d'environ 70 milliards d’euros. Les Allemands en arrivent même à devoir s'auto-limiter  et réduire cet excédent commercial, dont 60% sont réalisés en Europe, pour consacrer un effort important au soutien de la consommation intérieure afin de permettre aux Européens de pouvoir exporter significativement en Allemagne, d’une part, et à eux-mêmes de consommer leurs propres productions, d'autre part. Ces politiques entraîneraient les prévisions de croissance en 2014 à une évolution de 1,6% à 1,9% avec une inflation à 1,4%, alors que la croissance française pourrait atteindre péniblement +1% tout juste pour couvrir l'inflation. Le taux de chômage en Allemagne est évalué à 6%, mais les bas salaires, notamment des Jeunes, font partie des préoccupations nationales. Si les salaires minima du niveau du SMIC étaient institués, le taux de chômage pourrait approcher 7,5%, néanmoins il reste très inférieur aux 10,9% attendus à la fin de 2013 en France. D’autant que les relais de croissance en Allemagne peuvent être financés par l’excédent budgétaire qui pourrait s’établir entre 0,3% et 0,5% à la fin de 2013, alors que le déficit budgétaire est attendu à environ -3% à la même date en France. Les marges de manœuvre de la France sont également réduites par sa dette publique qui pourrait atteindre 98% à la fin de 2014, alors que l’Allemagne projette de la réduire à 75% grâce à ses excédents budgétaires. Ceux-ci pourraient notamment être injectés dans la relance de la consommation intérieure, l’amélioration des petites retraites, le soutien aux bas salaires, la relance de la recherche et développement du secteur public, l’aide aux Länder en difficultés financières  et la rénovation des infrastructures routières. Autant de possibilités d’interventions publiques fédérales grâce à une bonne gestion publique que la France n’a jamais pu réaliser depuis la fin des années 1970.

 

II. L’Etat de la France en 2013

 

Les difficultés financières de la France sont structurelles, alors que l’Allemagne s’est déjà placée dans une situation contraire à celle de la France, telles que le révèle le tableau financier suivant :

 

1) Recettes (en Milliards d'euros)

       

Budget de la France

2010

2011

2012

2013 (prévision)

Impôt sur le revenu (produit net)

49

52

60

73

Impôt sur les sociétés (produit net)

35

45

45

52

TICPE (ex TIPP)

14

14

14

14

Taxe sur la valeur ajoutée (produit net)

127

131

138

141

Autres contributions fiscales

30

13

19

18

Total des recettes fiscales nettes

254

255

275

299

 

 

 

 

 

Total des recettes non fiscales

16

17

16

14

 

 

 

 

 

Dotation aux collectivités territoriales

86

55

56

56

Dotation à l'Union européenne

18

18

19

20

Total des prélèvements sur recettes

104

74

74

75

 

 

 

 

 

Comptes spéciaux, Fonds Concours, Annexes

142

168

172

195

TOTAL GENERAL RECETTES

308

366

389

432

 

 2) Dépenses (en Milliads d'euros)


Budget de la France

2010

2011

2012

2013 (prévision)

Depenses nettes Budget Général

322

290

294

303

Depenses nettes Budgets annexes

2

2

2

2

Comptes spéciaux

133

166

171

189

Budget Total de L'Etat

457

457

467

494

         

Déficit

-149

-91

-78

-62

         

Dette

1595

1717

1833

1955

 

 

 

 

 

PIB de la France

1937

1997

2032

2043

Ratio Impôts sur le Revenu/PIB

2.5%

2.6%

2.9%

3.5%

Ratio Dette/PIB

82,3%

86,0%

90,2%

95,7%

Ratio Déficit/PIB

-7,7%

-4,6%

-3,8%

-3,0%

 

 

III. En conclusion :

 

Le couple franco-allemand est structurellement divergeant sur les politiques économiques qui sont indispensables à la solidité de l’Europe. Pour être compétitive, l’économie industrielle allemande accepte des écarts de salaires importants entre la main d’œuvre ouvrière et les cadres expérimentés, quitte à recourir à une main d’œuvre immigrée européenne venant des pays voisins de l’Europe de l’Est au sein de l'Union et dont les rémunérations du SMIC sont encore très basses en 2013 (Bulgarie : 159€ ; Roumanie : 179€ ;  Tchéquie : 308€ ; Hongrie : 332€ ; Slovaquie : 338€ ; Pologne : 369€) en comparaison avec les SMIC des pays voisins de l’ouest (Luxembourg : 1874€ ; Belgique : 1502€ ; Pays-Bas : 1478€ ; France : 1430€). L’harmonisation sociale de l’Europe est l’une des clés des convergences économiques et de la bonne tenue du couple franco-allemand indispensable à l’Europe. A force d'ouvrir l’intégration à des pays dont les niveaux de rémunération sont encore plus faibles, les politiques économiques et sociales européennes ne pourront que diverger davantage jusqu’à son éclatement. Il eut valu imposer les niveaux sociaux minima : un écart de 1 à 4 ; soit un minimum d'un SMIC de 470€ du plus faible pays au sein de l'Union européenne préalable à son intégration. Ces questions européennes sur le fonctionnement de l’Union, les problèmes d’élargissement, les convergences nécessaires au succès de sa construction ont été superbement oubliés dans la campagne des législatives en Allemagne alors qu’ils constituent l’ossature même des campagnes électorales en France. De même, malgré l’actualité des bateaux surchargés d’immigrants clandestins s’échouant en Italie, en Chypre et en Grèce, les problèmes de l’immigration en Europe ne semblent pas intéresser les Allemands, alors que les simples reconduites à la frontière des immigrants clandestins en France, ou un démentèlement d'un camp insalubre des Roms, occupent l’espace médiatique et des débats politiques passionnés. Cependant, en Allemagne comme en France, les préoccupations quotidiennes de citoyens, ignorés par les pouvoirs politiques au gouvernement, sont largement exploités par les extrêmes (extrême droite et extrême gauche). Aux élections municipales et européennes de 2014, l’on pourra tester les convergences politiques entre la France et l’Allemagne pour contrer l'extrême droite, ainsi que la solidité de l’édifice Union européenne dont elles sont des piliers incontournables.

  

Emmanue Nkunzumwami

Essayiste

 

Auteur de « La Montée de l’Extrême droite en France » et de « Le Partenariat Europe-Afrique dans la mondialisation »

Publié dans emmankunz

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