LA CHINE ET L'AFRIQUE : UN NOUVEAU LEADERSHIP FACE A L'EUROPE ET A L'AMERIQUE ?

Publié le par Emmanuel Nkunzumwami

Vous avez très apprécié les articles sur « La Chine et l’Europe : Quelles nouvelles politiques » et sur « Les Nouvelles Puissances Économiques des Pays Émergents » où  la Chine tient une place prépondérante. Aujourd’hui, nous échangeons sur « La Chine et l’Afrique : Un nouveau Leadership face à l'Europe et aux USA ou Quelles Nouvelles Stratégies de Développement », pour ouvrir un débat sur les aspects multidimensionnels de la mondialisation et des stratégies de croissances économiques en temps de crise.

 

Pour adresser ses prestations à l’Afrique, la Chine n’a pas attendu de se doter d’un organisme central de gestion de ses politiques extérieures comme les États-Unis avec USAID ou l’Europe avec son FED (Fonds Européen de Développement) ou encore la France avec l’AFD (Agence Française de Développement). Elle conquiert le Monde avec méthode et pragmatisme et couvre tout le spectre des besoins des pays en développement. La Chine développe alors une véritable « stratégie marketing » à travers l’écoute très intéressée des problèmes profonds que traversent des Etats et des peuples d’Afrique, et propose des réponses à leurs attentes avec une finalité sur son expansion économique mondial, la conquête de nouveaux marchés pour ses entreprises et de nouvelles terres d’installation pour sa population.

 

Les moyens des Interventions de la Chine en Afrique

 

La Chine a ciblé les besoins prioritaires sur le Continent Africain, de l’Afrique du Sud à l’Algérie en balayant tout le continent. Dépourvue d’une Agence spécifique pour le Développement international, le Ministère du Commerce (MoC) est le pilier central du Gouvernement chinois, auquel viennent s’agréger EXIM Bank pour les octrois de prêts à taux discount ou préférentiels aux entreprises exportatrices de la Chine et des corporations de métiers : China Road and Bridge Corporation pour les développements des Travaux Publics en Afrique ; Chinese Overseas Engineering Corporation et Chinese Electronic Engineering Corporation pour tous les travaux d’ingénieries des constructions, des équipements électromécaniques et électriques, des usines de transformation, des centrales électriques, etc. ; Hua Wei and ZTE Corporation pour les interventions des entreprises privées dans le champ des télécommunications et des nouvelles technologies de la communication. Ainsi, la Chine peut mobiliser jusqu’à 5 milliards par an pour prendre le contrôle de l’ensemble des secteurs économiques par pays. Les champs prioritaires sont alors : la Production, le Transport et la Distribution d’électricité, les Industries Textiles et de l’Habillement, les Machines-Outils, les Constructions des Bâtiments Publics et des Logements, les Infrastructures de base (routes, autoroutes, chemins de fer, production-transport-distribution de l’eau, les hôpitaux, les équipements sportifs, les infrastructures scolaires), les Extractions et Transformations des Ressources Naturelles (mines, gaz, pétrole), les Industries Chimiques et Pharmaceutiques, les Télécommunications et l’Agriculture. Pour réussir son implantation en Afrique, la Chine s’est dotée d’une base arrière très solide : le Gouvernement Central chinois appuie de tous ses moyens les implantations des entreprises chinoises en Afrique (importantes subventions financières, détaxation des produits chinois exportés, taux d’intérêts très bas autour de 2% pour les entreprises chinoises qui s’implantent sur l’Afrique). Les Gouvernements des Provinces chinoises, en complément aux efforts du Gouvernement Central, appuient chacune des entreprises régionales qui exportent et qui s’implante à l’Étranger. EXIM Bank a été mandaté par les Pouvoirs Publics chinois pour utiliser la force de frappe que sont de gigantesques excédents commerciaux pour les exportations chinoises mais d’autres banques chinoises jouent collectivement le jeu. La Chine profite des coûts de production très bas, y compris par un véritable dumping social, fiscal et même diplomatique du « moins-disant », de ses prix bas, des matériaux produits en Afrique ou en Chine à moindres coûts pour « constituer un avantage concurrentiel » inégalé dans le commerce international moderne. A ces éléments factuels s’ajoutent des comportements humains propres aux Extrême-orientaux : Travailler dur et tout le temps (jusqu’à 15 heures par jour), Apprendre vite et bien les technologies créées dans les pays occidentaux et une discipline au travail à toute épreuve. Ce sont peut-être ces ingrédients qui manquent cruellement à l’Afrique. Mais en même temps que la Chine fait des affaires en Afrique, elle entraîne ses troupes sur ce continent aux épreuves du Commerce International, à la négociation en milieux complexes et à la compréhension des mécanismes des marchés internationaux. Ces compétences sont ensuite réutilisables sur d’autres terres en Amérique du Sud et en Asie du Sud-est.

Au vu des éléments ci-dessus, les Occidentaux peuvent arguer que la Chine crée une concurrence déloyale sur ses terres traditionnelles. Mais aujourd’hui, les enjeux économiques ne sont plus portées par la culture ou des extravagances des condescendances de type colonial ; les Africains ont faim et veulent se développer chez eux, il leur importe peu aujourd’hui de savoir qui apporte ce développement. Les Chinois ont compris cette attente.

 

Les Opportunités des Chinois pour s’installer en Afrique :

 

De nombreux pays Africains rejettent les relations déséquilibrées longtemps entretenues avec d’anciennes puissances coloniales et n’intègrent pas le modèle « trop libéral » américain qui profite plus aux compagnies européennes et américaines qu’aux pays africains. D’autres pays sortent difficilement des périodes dures des guerres civiles (Éthiopie et Érythrée, Somalie (qui y est encore), Liberia, Rwanda, Soudan (qui y est encore), Ouganda, Angola, Mozambique, Congo, Nigeria, Centrafrique, Tchad, Sierra Leone, Côte d’Ivoire, etc.), de l’abandon des puissances occidentales (Zimbabwe, Tanzanie, Zambie), des conflits sociopolitiques (Algérie, Afrique du Sud, RDC, Kenya, Burundi). Tous ces pays, comme pour le reste du continent africain, veulent tourner la page de leur sombre histoire pour entrer dans la modernité du développement. La demande est donc très forte sur l’ensemble du continent. Les investisseurs chinois profitent des dispositions des pouvoirs politiques et du Gouvernement en Chine qui assure un soutien pour s’installer en Afrique. Il s’agit d’encourager l’extension de l’économie chinoise en Afrique par des entreprises qui s’installent et par la diaspora chinoise qui s’enracine sur le continent pour décharger la Chine de sa forte démographie. La Chine espère ainsi déplacer plus de 300 millions de Chinois hors de ses frontières à travers le Monde dont au-moins 100 millions en Afrique à horizon 2020 ; elle y met donc les moyens diplomatiques, économiques et financiers conséquents. Enfin la crise financière actuelle favorise la redistribution des cartes des puissances économiques mondiales et la compétitivité par les coûts revient à l’ordre du jour des stratégies de développement et de conquête des marchés internationaux. En Afrique, ces enjeux passent aujourd’hui par la capacité des investisseurs internationaux à transformer les recettes des ressources naturelles (minerais, pétrole, gaz), agricoles et touristiques en Infrastructures de base (routes, ports, autoroutes, aéroports, constructions, santé, éducation). La chine arrive avec une offre globale couvrant l’ensemble des besoins exprimés par les États. Il convient de souligner, dans les avantages et les moyens dont bénéficient les investisseurs chinois en Afrique, non seulement les appuis du Gouvernement chinois, mais aussi la complicité de certains pouvoirs africains en faillite qui se rachètent une conduite en s’appuyant sur l’offre de la Chine. En contrepartie, la Chine s’engage à ne pas soulever de protestations contre le non-respect des Droits de l’Homme en Afrique, le silence total sur la corruption généralisée dans la majorité des États, le non-contrôle de résultats sur des objectifs de développements qui ne sont pas contractualisés. Donc la Chine risque de consolider les dictatures et les corruptions, comme elle risque de financer à son insu les guerres civiles de nouvelle génération ayant pour objet la mainmise sur les richesses et l’impunité des corruptions.

 

Les Challenges de la Chine en Afrique :

 

Malgré tous les moyens mis en œuvre pour réussir son implantation économique et l’exploitation des richesses en Afrique, la Chine se trouve confrontée à des enjeux humains de taille. Les entreprises chinoises emploient essentiellement du personnel chinois, consomment des produits chinois, créent des « grappes » de populations chinoises à l’écart des populations autochtones. Les communications linguistiques avec les Africains sont inexistantes, car les Africains peuvent s’exprimer en Anglais, en Français ou en Portugais alors que les Chinois sur le continent africain ne parlent que le Chinois pour l’écrasante majorité d’entre eux. De ce fait, les emplois clés sont détenus par les Chinois et les Africains commencent à revendiquer leur part dans les emplois générés par l’activité chinoise sur le continent.

Il existe également un effet induit sur le transfert des technologies et des techniques. Le manque de communication, de relations culturelles, de partage de vies entre les Chinois et les Africains complique le transfert des techniques, des savoirs et des savoir-faire. La Chine développe alors des programmes de formation des Africains en Chine, qui prendront le relai après le départ des cadres techniques chinois. D’autres Africains considèrent que la non-mixité des Chinois avec les Africains est une politique d’installation et de peuplement voulue par les autorités chinoises de Pékin pour pérenniser la présence des Chinois. La Chine aurait-elle plus besoin de l’Afrique que l’Afrique n’en a pour la Chine ?

Un autre challenge concerne le développement durable en Afrique à travers des infrastructures. Non seulement elle doit produire selon les nouvelles normes de Kyoto sur la préservation de la planète, ce qu’elle ne fait déjà pas chez elle dans ses usines en Chine,  mais également elle doit s’assurer que les infrastructures qu’elle crée en Afrique sont pérennes. L’on a vu que la plupart des routes construites dans les années 70 et 80 par la Chine en Afrique se sont effondrés, certains bâtiments publics se sont fissurés, etc. Les infrastructures sanitaires et scolaires suivent le même chemin. Au-delà des problèmes de climat et du sol africain plus exigeant pour la qualité des ouvrages, se pose la question de maintenance de ces infrastructures par les Africains eux-mêmes. C’est un problème qui rejoint le transfert des techniques et des technologies. Il se pose une question stratégique : la Chine doit-elle « garder la main » pour la maintenance des ces ouvrages ou créer des groupes de « management conjoint » avec les Africains à cet effet. Dans ce cas, elle devra construire des relations culturelles durables avec l’Afrique. Que deviendront alors les relations traditionnelles et historiques des Africains avec l’Europe et l’Amérique ? Enfin, la Chine est confrontée, comme tout pourvoyeur de fonds et tout détenteur de pouvoir économique en Afrique, à des risques d’insécurité et des kidnappings auxquels elle n’a jamais été habituée dans son passé récent. Au cas où son pouvoir économique et financier sur le continent ne suffirait pas à son maintien, la Chine serait forcée d’y apporter son pouvoir militaire pour protéger ses intérêts comme le font les autres puissances économiques mondiales (France, USA, Royaume-Uni, Russie). Dans ce cas, l’Afrique deviendrait l’un des terrains des compétitions économiques, financières et militaires du monde, accroissant ainsi l’insécurité dans la région ; donc un effet contraire à celui recherché aujourd’hui par la Chine.

 

Les Points de Vigilance des Observateurs de la Chine en Afrique :

 

Au regard de ce qui précède, la Chine entre en frontale compétition avec les puissances économiques « historiques » de tutelle sur le continent. Elle détient des atouts majeurs indéniables présentés dans cet article. Néanmoins, il ne peut y avoir de développement durable sans une bonne gouvernance (pouvoirs démocratiques, luttes contre les corruptions, reconnaissance des talents et des compétences pour les promouvoir, liberté d’entreprendre et de réussir pour les Africains en Afrique, intégrité de la fiscalité et bonne gestion des finances publiques, arrêt total des conflits et partage équitable des pouvoirs et des richesses, etc.…). Or, comme nous le constatons encore aujourd’hui, les foyers de guerres et de conflits sont encore nombreux sur le continent (Soudan, Somalie, R.D. du Congo, Centrafrique). Et la Chine y est bel et bien présente. Comment allier le développement économique équitable et durable dans les pays assoiffés d’armes pour poursuivre les guerres ? Qui contrôle les limites des soutiens politiques, militaires et financiers aux gouvernements corrompus ou impuissant à rétablir la paix dans leurs pays ? En dehors des États-Unis d’Amérique, aucune autre puissance n’a les capacités et les compétences pour assurer la « police » et gérer les conflits dans le monde. Un autre point de vigilance concerne l’implantation des Chinois à travers le monde et aussi en Afrique. Les États africains acceptent-ils les implantations massives des populations chinoises sur leurs sols sans le consentement des populations ? Le risque à moyen terme, ce sont les guerres civiles ou tribales qui s’exprimeront pour régler cette question de nature politique. Les redistributions de l’emploi se posent également. Alors que les entreprises européennes et américaines s’engagent au développement des emplois locaux en Afrique (Banques, Télécommunications, Travaux Publics, Commerce, etc.), les Chinois développent une stratégie complètement à l’opposé. La redistribution des emplois, à tous les niveaux de la hiérarchie des entreprises en Afrique, se pose donc cruellement dans les entreprises chinoises, en raison mais pas seulement des problèmes de communication entre les Chinois et les populations africaines. Dans cette problématique surgit également l’employabilité des ressources compétentes africaines. En effet, en quoi les Ingénieurs Chinois sont-ils plus compétents que les Ingénieurs Africains ayant suivi leurs études en Amérique, en Europe ou même en Chine, travaillant dans des compagnies africaines ou européennes en Afrique, mais dont les gouvernements locaux dépouillent de leurs capacités à créer de l’« auto-développement » au profit des Chinois. Ces frustrations pourraient également déboucher sur des conflits politiques, économiques et sociaux. Il en faut peu pour déclencher des guerres civiles en Afrique, et tous les observateurs devraient rester extrêmement vigilants sur les conséquences sociales et politiques de l’implantation des Chinois en Afrique. Enfin, en revenant à la pérennité des infrastructures, au développement durable, et à la mesure de l’adéquation des choix  stratégiques et des résultats obtenus, les pays africains ont besoin des évaluations des Agences Internationales indépendantes. Le rôle de la Diaspora Africaine à travers le monde devient primordial pour accompagner les choix économiques de développement de l’Afrique. Elle devrait s’impliquer davantage dans cette nouvelle redistribution des cartes dans le jeu de la mondialisation, intervenir dans des compétitions entre les pays industrialisés historiques et les nouvelles puissances des pays émergents et servir d’experts intermédiaires au développement équilibré de l’Afrique.

 

par Emmanuel Nkunzumwami,

Auteur de "La Nouvelle Dynamique Politique en France"

 Editions L'Harmattan, novembre 2007.

Publié dans emmankunz

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article